Agence TER (Aurélien Humm)

« La boite à outils photographique du projet de paysage »

Aurélien Humm, est ingénieur paysagiste, diplômé de l’école nationale supérieure de la Nature et du paysage de Blois. Depuis 2010, il est chargé de projets à l’agence TER, où il a notamment participé à la conception du projet du parc département du Peuple de l’Herbe, un parc écologique de 113 Ha dans une boucle de la Seine à Carrières sous Poissy, classée espace naturel sensible (ENS). C’est sur les usages de la photographie dans le cadre de ce projet que nous l’avons interrogé plus particulièrement.
Aurélien nous a décrit la manière dont a été mobilisée la photo aux différentes étapes du projet, de l’esquisse initiale à la « phase de préfiguration » sur le site. Son récit a fait apparaître un certain nombre d’enjeux propres à la photographie dans la pratique quotidienne des paysagistes.

Entretiens d’Aurélien Humm avec Marie-Madeleine Ozdoba, à Paris, les 5 et 26 novembre 2014.

Vue-du-ciel_Agence-TER
Parc du Peuple de l’herbe

La documentation photographique du site: « On découvre encore des choses aujourd’hui… »

MMO : De quelle documentation photographique disposiez-vous au départ, pour documenter le site du projet ? Certaines photos vous servaient-elles de « repères » ?
AH : On avait récupéré des photos aériennes anciennes via le site de l’IGN. En photos de site, on n’avait rien. Les photos aériennes nous intéressaient pour comprendre l’histoire du site. Et puis il y avait des photos aériennes prises par Michel Hoessler. J’avais réussi à trouver sur le site de l’IAURIF [Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région Île-de France], des vieilles photos des carrières, et j’ai reçu d’un maraicher du coin de très vieilles images que son grand-père avait faites avec un ancêtre du drone, porté par un cerf volant.

MMO : A quoi vous a servi l’ensemble de cette documentation photographique? L’avez-vous complétée ?
AH : Elle a servi à mieux connaître le site, sinon elle n’a jamais été utilisée dans les documents graphiques produits par l’agence. On a fait pas mal de missions de photo là-bas. C’est un grand site, donc on n’a pas tout balayé, tout vu. On découvre encore des choses aujourd’hui… mais dans l’ensemble, je dirais que c’était une documentation plutôt complète.

MMO : Par exemple, avez-vous documenté le site à différentes saisons ?
AH : On n’a pas eu d’approche saisonnière. C’est souvent le cas : les projets, il faut avancer dessus, on n’a pas un an d’études en amont. Là en l’occurrence, on avait plus d’images d’été. Et puis l’été est plus propice à faire des visites de site. Les images d’hiver permettent de distinguer mieux le relief, des choses qui sont cachées l’été sous le feuillage, mais je ne dirais pas que cela manquait pour autant.
C’est un projet important, il s’est étalé malgré tout sur plusieurs saisons. Contrairement à certains projets où on ne peut aller qu’une ou deux fois, là, on a eu l’occasion d’y retourner assez souvent. En plus, c’était un site que je connaissais bien à titre personnel, parce que j’y ai fait mon diplôme.

L’arpentage du site: « il n’y a pas de recherche particulière au niveau de la photographie »

MMO : On aimerait faire émerger des éléments qui concernent la « genèse photographique ». Parlez-nous de votre pratique de la photographie, lors de l’arpentage initial du site.
AH : Ll ne faut pas se leurrer, surtout sur des sites de cette taille, on n’a même pas le temps de l’arpenter en entier dans la journée, parce qu’il fait 113Ha. Du coup, on prend de très nombreuses photos. Alors la genèse… On applique certes des règles élémentaires comme, par exemple, on ne photographie pas à contre-jour. Mais il n’y a pas de recherche au niveau de la photographie.

MMO : La manière dont vous arpentez le site nous intéresse. Est-ce que vous commencez par faire un tour d’ensemble, ou tout de suite vous sortez l’appareil et vous y allez ?
AH : Là, on le sort tout de suite parce que vraiment, c’est trop grand, en plus on est dans les herbes et on n’avance pas vite. Alors on ne peut pas se permettre d’abord de faire un petit tour du propriétaire histoire de voir ce qui est intéressant, pour des questions de temps…

MMO : Avez-vous une pratique photographique en dehors des photos des sites de projet ?
AH : Oui, c’est vrai que quand je suis en vacances, je me considère comme photographe un peu averti… Mais quand je suis là, je sais que je vais être avec mon carnet [de croquis], je n’ai pas envie d’être avec mon appareil photo. Je n’ai pas de prétentions particulières en ce qui concerne la photo lorsque je me trouve au travail. Si j’ai mon appareil photo personnel, sur une série de photos, il peut m’arriver d’en faire cinq ou six de bien, parce qu’il y a une belle lumière…

Les premières représentations du projet : « On a une photo qui colle à peu près, et on la retravaille »

MMO : Parlez-nous des premières images que vous avez réalisées de ce projet, au moment de l’esquisse par exemple. Avez-vous utilisé des photos ?
AH : L’une des seules images qu’on a faites au moment de l’offre, c’est cette vue prise de l’avion de Michel [Michel Hössler, un associé de l’agence TER. Il s’agit d’une vue aérienne du site, avec quelques indications schématiques]. En fait c’est une composition, il y a quatre ou cinq images, qui sont un peu déformées pour avoir cet effet de méandre. De loin, ça passe très bien, mais de près c’est vraiment du bricolage. Parce qu’on n’a pas cette vue-là aussi proche : l’avion est au-dessus d’une île pas loin du parc. En fait, on n’a pas du tout ce recul, donc ça été fait à partir de différentes images : il y en a une qui a été prise au droit de cet étang, etc.
Pour l’offre, on n’a pas précisé qu’on était dans telle ou telle programmation ; avec cette image, on essayait simplement de montrer qu’ici il pourrait y avoir telle chose, et que là il pourrait y avoir telle autre, que ça allait pulser, qu’il y aurait des liaisons dans tous les sens, et qu’il se passerait quelque chose dans cette espèce de grand no man’s land à l’époque.
Dans la note d’intentions [soumise par l’agence Ter lors de l’offre] on resituait un peu le contexte : on était sur des schémas, ont montrait qu’il y aurait de la programmation, qu’il y aurait différents espaces, que c’était un parc d’importance départementale, même un élément marquant à l’échelle de l’Île-de-France [schémas de « zoom » dans les échelles]. Comme ça on rentrait un peu dans les échelles, en Seine Aval, au sein de la boucle de Chanteloup, etc.
Ensuite on a défini une sorte de coupe qui montrait les espaces à l’état initial, et ce que ça pouvait devenir, en creusant, en faisant des buttes. Bon, il y a quand même des photos de l’existant, des photos des espèces de plantes qui étaient présentes sur le site. Pour une part ce sont des photos de l’agence, de gens qui sont allés sur le site.
Dans la plaquette [réalisée par l’agence TER lors d’une étape ultérieure de la consultation] on expliquait les principes : on parlait un peu de projets. Là, il y a une grève alluviale, où on se disait qu’on pouvait avoir différents niveaux, différentes hauteurs, et qu’on pourrait avoir différentes expériences. Donc ça, c’était déjà des petites amorces de projet, mais où on ne rentrait pas dans le détail, on n’était pas du tout au stade d’un plan de concours par exemple.
On avait des vues qui illustraient la dynamique des insectes, de la pédagogie etc. A l’époque, ce n’était pas encore très développé, mais on avait parlé de l’aspect 2.0 du parc, avec une possibilité d’avoir un côté interactif.
Je vous montre les deux ou trois visuels qu’on avait faits pour le bon de commande. Ce n’est pas des images très intéressantes en soi, mais pendant longtemps c’est resté les seuls visuels. Donc ça par exemple c’est simplement un collage sur lequel on est venu mettre un grand platelage et ses petites silhouettes. L’idée c’était de dire qu’on pouvait avoir des signaux à certains endroits, qu’on pouvait traverser le milieu, qu’il y avait toute une biodiversité qui était présente. L’image est basée sur une photographie du site.

MMO : Pouvez-vous nous raconter qui a pris cette photo, comment a été choisi ce point de vue…
AH : Cette photo, en l’occurrence je l’avais prise un an avant, quant j’ai fait mon diplôme dans le secteur. Je venais d’arriver à l’agence quand on a fait ces visuels, donc je l’ai intégrée dans la banque de données.
Quand il y a une photo qui montre à peu près ce qu’on veut, on la « bidouille », on va l’élargir un peu [AH zoome dans la photo] : Tu vois, tout ça c’est du faux. C’est typiquement un cliché retravaillé. [Montre la végétation] Même ça, c’est de la brosse [Photoshop], il y a quand même un petit travail. Donc la photo, c’est quand même une base, qui est issue d’une opportunité : on a une photo qui colle à peu près, et on la retravaille.
Là, ce n’était pas une vue de concours, mais elle avait quand même la vocation de séduire les élus. On parlait d’une des grandes caractéristiques du parc, qui était d’avoir un grand espace ouvert… ouvert, ça ne voulait pas dire nu sans rien dessus, mais ouvert avec un coteau qui se lisait bien à l’horizon, ça c’était l’un des choses importantes qu’on avait identifiées dans le paysage. Après, on défendait l’idée d’une dimension naturelle. Avec le ponton en bois il y a l’idée qu’on ne touche pas trop le sol, qu’on est dans un milieu un peu fragile. Les silhouettes qui parlent un peu de l’animation orientée nature… C’est à l’époque qu’on a commencé à parler d’un « parc du peuple de l’herbe ».
[Collage avec insectes géants] On était vraiment sur l’idée d’une thématique forte pour le parc, et du coup, puisqu’on parlait des insectes, on faisait des insectes géants qu’on avait récupéré d’un peu partout (p.ex. une araignée de Louise Bourgeois). Mais là pareil, c’était sur la base d’une photo qui avait été retouchée, sur laquelle on rajoutait des espèces de buttes, des îles à thème. Par exemple, ces antennes, qui pouvaient servir de supports de projection la nuit. On essayait de représenter un projet avec des temporalités, des thématiques, et des publics, assez vaste, mais toujours autour des insectes.

MMO : Cette photo, c’est une photo qui avait été prise par l’agence ?
AH : Oui, on avait une grosse base de données de photos du site prises un peu sur le même mode : tu vas sur un site, tu bombardes un peu, en te disant que tu vas pouvoir récupérer ensuite certaines images. Ce n’est pas des images artistiques ; globalement quand on fait du terrain, on sait qu’on est là pour une matinée, et qu’on ne reviendra peut-être pas avant trois mois, et que d’ici là, il va falloir produire des visuels. Donc on a tendance un peu à prendre tout, à faire un peu un safari rafale, de façon à avoir un peu tous les angles. C’est de la photo prise de notes. Après, on rebalaye les photos qu’on a prises, et on essaye d’en trouver une qui colle à peu près, par exemple parce que il n’y a pas d’éléments trop parasites. Ici, il y avait un immeuble qui gênait, mais on s’est dit ce n’est pas grave, on va mettre un bosquet.

Les représentations photo-réalistes du projet : « une part d’habitude »

MMO : Dans l’exemple du photomontage que nous venons d’évoquer, quel est l’avantage d’utiliser ce medium par rapport au dessin, par exemple ?
AH : Il y a une part d’habitude professionnelle, mais il y a aussi les élus, qui sont de plus en plus habitués à voir des images photo-réalistes. Ils ont parfois plus de mal à se projeter dans un croquis ou petit schéma, même si ils aiment bien. Enfin, il faudrait demander à un élu comment il réagit face à ces images.

MMO : On y croit davantage quand c’est une photo ?
AH : Ça dépend des élus auxquels on s’adresse. Certains ont une bonne capacité d’interprétation, et d’autres qui « ne voient que ce qu’ils voient ». C’est aussi une faculté de savoir se projeter, d’imaginer un espace au vu de quelques traits de crayon. Là, c’est vrai que ce n’était pas très long, et ça permettait tout de suite de donner du concret. Peut-être aussi, parce que ce site a été vu pendant très longtemps comme un endroit « sans rien »… La, le seul reste de l’image originale, c’est le fond. Peut-être que la photo cela permet de se dire « c’est très différent de ce que l’on a aujourd’hui, mais le fait d’avoir cette simple ligne d’horizon, ce lointain, fait penser à l’élu – en l’occurrence – que Après l’offre, on est passé à l’AVP [avant-projet]. L’AVP, c’était plutôt quelque chose de technique, pas du tout destiné à être communiqué. Ensuite, au stade PRO [projet], ça manquait de visuels, et la maitrise d’œuvre nous a demandé d’en refaire. Du coup, on est passé par une perspectiviste, Loukat. Elle est bien adaptée à ce type de commande : elle ne travaille pas trop dans la 3D, ses collages, ses ambiances et ses lumières étaient bien adaptés à un projet comme celui-ci, qui n’était pas très architecturé. Donc, elle nous a fait cinq vues, dont une vue aérienne.
Je l’ai rencontrée, je lui ai donné les fonds photo, on a discuté des ambiances, on a discuté des végétaux et des nuances de teintes, on a pas mal parlé sur des couleurs, et après elle a travaillé… Les fonds photo ont été choisis en fonction des points de vue, on a essayé de trouver des fonds photo qui soient proches des vues qu’on souhaitait. Pour l’une d’entre elles, je crois qu’elle a été faite complètement en collage. Pour une autre image par contre, c’est une vue qui existe à l’origine, mais pareil, complètement retravaillée : elle a repris les graminées, elle a rajouté des arbres… Je pense que ça l’a aidée à construire son point de vue, mais derrière elle a quand même beaucoup repris.
Ça, c’était de la création quasiment pure, parce que c’est une zone qui n’existe pas aujourd’hui, c’est une rive très rude. Je crois qu’elle m’avait demandé de prendre des photos à des heures particulières pour avoir des soleils cohérents, mais comme on était en hiver ce n’était pas simple. Elle a construit cette image sur la base de plusieurs photos du site. Il n’y en avait aucune qui avait le bon cadrage. Finalement, ce paysage est facile à reproduire, c’est un espace très ouvert plutôt jaune prairie, et au loin une ligne.

MMO : Le caractère photographique de ces images, il tient à une certaine texture, plutôt qu’à une « réalité » du site ?
AH : Oui, complètement.

Diffusion et réception du projet : « Ca participe à changer l’image de la zone »

MMO : Au stade actuel, est-ce qu’il y a eu des retours de la part de techniciens, d’élus, d’habitants, sur la base de votre production iconographique – photos, collages, images de synthèse ?
AH : Le projet n’a pas encore été communiqué aux habitants, ni aux élus. Peut-être de façon officieuse aux techniciens. Dans la phase de préfiguration, la maitrise d’ouvrage a souhaité que l’on produise des illustrations des principes de projet qu’on avait définis. Il y a eu une préfiguration sur place – un premier aménagement sur une petite portion du site, réalisée par Nez-haut (scénographes de l’agence TER), pour communiquer sur le projet de parc. Le Conseil Général y avait installé des photos tirées de la vue aérienne réalisée avec le ballon.
Les politiques voulaient montrer que ça commençait, alors qu’on était encore en cours de demandes d’autorisations, etc… Du coup on a fait ça dans une zone où on n’avait pas besoin de ces autorisations (il s’agit d’autorisations administratives auquelles nous étions soumis pour travailler sur l’ensemble du parc, mais qui n’étaient pas requises pour travailler sur un espace plus restreint situé en dehors du PPRI). Donc c’était une zone où on pouvait commencer très rapidement des interventions, dès la fin 2012. Le nom de cette phase c’était la « phase de préfiguration », on avait du mobilier temporaire, des panneaux etc. Ça permettait de donner tout de suite une identité au parc…

MMO : Quel est l’apport de ce projet de parc sur la perception du paysage de la boucle de Seine à Carrières sous Poissy ?
AH : Ce site était perçu comme un no man’s land. C’était une succession de friches, comme il y avait eu de l’épandage qui avait pollué les sols. Ce projet a fait partie d’un changement de situation initié par les élus de la boucle. Dans le cœur de la boucle, ils ont initié un projet avec des cultures de Miscanthus, destiné non pas à produire des paillettes de bois de chauffage, mais à être inclus dans des filières de bio-plastique. Bref, ils ont cherché à remettre en culture avec des cultures non-vivrières tout le cœur de la boucle, pour faire un parc agricole. On a défini des trames pour planter le Miscanthus etc. Tout cela c’est en cours. Le projet de paysage joue un rôle important dans la perception qu’on a aujourd’hui de tout ce cœur de boucle. Le parc du Peuple de l’Herbe en est une zone importante. Il enserre tout Carrières sous Poissy, on en parle forcément, il participe aussi à la communication autour de la transformation d’une friche en parc départemental. Ca participe à changer l’image de la zone.

MMO : Concrètement, le parc du Peuple de l’Herbe va-t-il donner lieu à des publications, des expositions, ou à d’autres types de diffusions ?
AH : C’est le seul grand parc départemental. Le département a mis 12 millions d’Euros, alors forcément il va communiquer dessus. Ils vont forcément mettre l’accent au niveau écologie, environnement, pédagogie etc. L’agence n’a pas encore vraiment communiqué sur le projet. Sur le nouveau site internet de l’agence, il y aura des photos d’avancée du chantier dans la rubrique actualités. Et puis le prochain livre de l’agence. Le parc a été publié dans le Moniteur et dans les journaux du département.

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Perspective du projet du parc du Peuple de l’herbe © Lou Kat
Note intentions
Vue aérienne et intentions programmatiques parc du Peuple de l’herbe
Vue avec observatoire et gestion prairies
Montage basé sur une photographie parc du Peuple de l’herbe
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Parc du Peuple de l’herbe