Introduction

Photographie et lecture du paysage : autour de J. B. Jackson
Frédéric Pousin

Bonjour et bienvenue à cette journée d’étude consacrée à la lecture photographique du paysage autour de J. B. Jackson.
Je voudrais tout d’abord remercier les intervenants qui ont accepté de participer à cette journée. Les membre de l’équipe Photopaysage qui vont exposer un état de leurs travaux en cours, Raphaële Bertho qui a rejoint récemment l’équipe, Caroline Maniaque, Bruno Notteboom et François Brunet, qui viennent partager leurs expériences de recherche et vont nous faire bénéficier de leur regard.
Je remercie également l’umr AUsser ainsi que l’ensa de Paris-Belleville qui nous accueille et qui ont contribué à l’organisation matérielle de la journée. Annie Edon-Souchères notre gestionnaire, Pascal Fort et Christine Belmont qui ont en charge la communication, et Maxime Algis, étudiant dans ces locaux, qui va assurer la prise de notes de cette journée.
La journée d’aujourd’hui prend place dans le programme de recherche anr Photopaysage dont je vais rappeler les principaux objectifs, et en particulier expliquer la place qu’y tient l’étude de l’œuvre photographique de J. B. Jackson. Puis j’introduirai les interventions de la journée, en m’attachant à souligner ce qui les relie, afin de suggérer quelques pistes de discussion pour nos débats que j’espère nourris et stimulants.

 

Photographie et paysage

On le sait, la photographie est partie prenante des “politiques publiques”, ce avant même que le terme existe, depuis les premières missions patrimoniales en France au xixe siècle, en Italie, les missions photo-géologiques de la seconde partie du xixe siècle sur l’Ouest américain (cf. François Brunet, La Collecte des vues, Paris, ehess, 1993) jusqu’aux campagnes liées à l’aménagement du territoire en France au sein de la datar.
Si la photographie de paysage a donné lieu à de nombreuses commandes publiques durant les trente dernières années, des initiatives moins institutionnelles se développent aujourd’hui, telles que les traversées des territoires métropolitains et leurs descriptions sous forme d’Atlas, qui font une part importante à la photographie. À l’échelle européenne, les observatoires photographiques se multiplient.
C’est donc un fait : la photographie a partie liée avec la transformation des territoires : elle n’est pas seulement un enregistrement ; elle commande un nouvel ordre du regard, des usages et de l’aménagement du territoire. C’est à un autre titre que les phénomènes économiques et sociaux que la photographie participe de la fabrique des territoires.
Cette relation entre paysage, territoire et photographie, nous avons choisi de l’étudier de manière originale, selon la double optique du projet de paysage et de la genèse des pratiques photographiques. Par projet de paysage, nous entendons les démarches intentionnelles, portées par des acteurs, notamment professionnels, qui visent tant à gérer qu’à transformer les paysages dans lesquels nous vivons. L’étude de la genèse photographique, elle, suppose de ne pas réduire la photographie à une image, mais d’en considérer la matérialité, d’expliciter le processus de sa fabrication, de l’appréhender dans ses relations aux écrits qui l’accompagnent, aux séries dans lesquelles elle s’inscrit éventuellement.

 

Corpus et méthodes de recherche

Ce programme de recherche mobilise des chercheurs et enseignants chercheurs sur le paysage d’une part (géographie, architecture du paysage), issus du larep et de l’umr AUsser, ainsi qu’en histoire de la photographie et en génétique des arts visuels d’autre part, issus de l’item.
Notre programme s’attache tout particulièrement aux savoirs qui se construisent sur le paysage au moyen des projets photographiques engagés, aussi bien par des photographes artistes, des paysagistes, que par des géographes pratiquant et faisant lecture des paysages. Nous proposons d’analyser les divers modes d’articulation des pratiques photographiques aux différentes formes d’interprétation et d’action sur le paysage, et d’interroger les contextes esthétiques, politiques, scientifiques qui leur sont liés. C’est au travers de la confrontation des pratiques artistiques, professionnelles et sociales que l’on cherchera à saisir comment se construit le sens du paysage. C’est cette attitude qui a guidé le choix de nos corpus.
Ces corpus, qui se veulent stratégiques, définissent trois grands ensembles cohérents. Le premier rassemble des productions de paysagistes-photographes ou de paysagistes ayant collaboré avec des photographes autour d’un projet (Jacques Simon, Jacques Sgard pour les premières générations de paysagistes de l’ensp, Gilles Clément pour les générations intermédiaires et Alexandre Petzold pour les plus jeunes). Un second collecte les productions d’artistes photographes qui entretiennent une relation privilégiée avec le paysage (Bernard Plossu, Sabine Delcourt, Beatrix Von Conta). Un troisième se construit autour des archives photographiques de J. B. Jackson et des corpus mobilisés dans le cadre de ses recherches, enseignements et publications.
Une remarque méthodologique : la mise au point de méthodologies adaptées à la fois au document photographique et à la représentation territoriale représente une réelle difficulté, une sorte de verrou scientifique. Parce qu’elle demande de faire travailler conjointement des spécialistes qui en ont peu l’habitude, mais aussi parce qu’il y a des éclaircissements théoriques à apporter sur la construction du savoir à l’articulation des représentations spatiales et photographiques, comme en témoignent les travaux actuels menés sur les atlas géographiques, anthropologiques et artistiques. J’espère que nous aurons l’occasion d’y revenir dans la journée.

 

Programme

Venons-en au programme de cette journée : le géographe et théoricien du paysage J. B. Jackson et la lecture photographique du paysage.
Le programme de recherche, proposé par Jordi Ballesta dans le cadre d’un contrat post-doctoral, se donnait comme objectif ambitieux d’explorer les liens entre la géographie comme champ de recherche et la photographie comme écriture, à partir des travaux de John Brinckerhoff Jackson (1909-1996).
Figure emblématique de la géographie culturelle, J. B. Jackson a produit des travaux fondateurs quant à la définition du paysage comme objet de recherche. Il a renouvelé le regard porté sur les modes de construction et d’aménagement vernaculaires à travers l’analyse de leurs transformations dans les années 1950 et 1960, puis il s’est attaché à décrire le paysage américain ordinaire de la seconde moitié du xxe siècle. Ses écrits et sa pensée sont désormais connus, ils ont fait l’objet de publications aux États-Unis dans la deuxième moitié des années 1990, qui rassemblent des articles échelonnés dans le temps – je pense à “The Necessity for Ruins”, “Lansdscape in Sight: Looking at America”, édité par Helen Lefkowitz Horowitz, et A Sense of Place, A Sense of Time, dernier ouvrage publié avant sa mort en 1996. Des premiers travaux critiques ont également vu le jour, tel Everyday America, Cultural Landscape Studies After J. B. Jackson, édité par Chris Wilson et Paul Groth (2003). Enfin, des traductions françaises de recueils d’articles de J. B. Jackson ont été publiées au début des années 2000. Sa production photographique, de même que ses relations aux productions photographiques, n’avaient pas fait l’objet d’études approfondies.
Dans le cadre de ce programme anr Photopaysage, Jordi Ballesta a pour mission d’analyser la production photographique personnelle de J. B. Jackson. Trois axes de questionnement ont été privilégiés par lui. Un premier axe vise à expliquer les liens entre photographie et géographie du paysage, sur la base de l’analyse des parcours photographiques et des focalisations thématiques. Un second axe vise à contextualiser historiquement, géographiquement et sociologiquement les travaux photographiques de J. B. Jackson, afin de mieux comprendre son influence sur la photographie “documentaire” et paysagère d’outre-Atlantique. Une troisième direction, plus biographique, s’attache à décrire les relations personnelles que J. B. Jackson a tissées avec les chercheurs et artistes photographes avec lesquels il a collaboré.

Journee dEtude affiche

L’exposé de Jordi Ballesta, intitulé “J. B. Jackson, la photographie amateur d’un chercheur”, nous livrera l’un des tout premiers résultats d’un travail de plus de dix mois, l’équipe n’ayant eu à lire jusqu’à présent qu’un seul premier texte instruisant pour partie le premier axe. Le titre et le résumé présentent, paradoxalement, comme une figure emblématique de la géographie culturelle aux États-Unis une pratique photographique orientée vers des savoirs amateurs. L’exposé nous permettra, je l’espère, d’éclairer ce paradoxe.

L’exposé de Bruno Notteboom portera sur la revue Lansdcape, que J. B. Jackson a fondée et portée en tant que rédacteur en chef de 1951 à 1968. En 1968, J. B. Jackson en laisse la direction et il n’y contribuera plus que ponctuellement, jusqu’à ce qu’elle cesse de paraître en 1983. Landscape a joué un rôle très important du point de vue du développement des études en paysage. J. B. Jackson l’a placée sous les auspices de la géographie culturelle, en l’ouvrant largement sur l’architecture et le planning et en cultivant une interdisciplinarité remarquable (cf. Chombart de Lawe). Analyser le rôle du visuel dans la revue, dans ses relations avec les constructions narratives, permettra d’éclairer la part dévolue à la photographie dans l’énonciation d’un discours sur le paysage. Outre la contribution à la connaissance de l’œuvre de J. B. Jackson, cet exposé fait écho aux travaux que je mène ici sur la revue Espaces verts, dont le paysagiste Jacques Simon a été le rédacteur en chef de 1968 à 1983.

Caroline Maniaque apportera en fin de matinée beaucoup d’éclaircissements sur la période de la contre-culture, aux États-Unis, à laquelle participe J. B. Jackson, à travers son enseignement, notamment à Berkeley. La revue Landscape n’apparaît pas, à mes yeux, comme un produit de cette contre-culture, contrairement à Espaces verts d’ailleurs. La production photographique de J. B. Jackson, contemporaine de cette période, s’y apparenterait-elle davantage ? Comment la caractériser ? La transversalité et la réflexion holiste qui caractérise la pensée de J. B. Jackson peuvent-elles s’y référer ?

Après le déjeuner, Monique Sicard introduira l’œuvre du photographe Bernard Plossu, qui a vécu la période de la contre-culture dans l’Ouest américain. Sa contribution à la Mission photographique du Nouveau-Mexique (New Mexico Photographic Survey) témoigne d’une approche photographique d’auteur qui dialogue avec les textes académiques de J. B. Jackson. Dans le catalogue (The Essential Landscape, 1985), les textes de J. B. Jackson sont repris de la revue Landscape des années 1950 et 1960, sauf le premier, daté de 1983. Quel montage cet ouvrage met-il en œuvre ? Montage de textes et d’une sélection de photos issues des séries produites dans le cadre de la Mission ? Et qu’en est-il des tirages remis par les photographes au titre de la Mission ? L’analyse génétique peut-elle apporter des éléments de réponse ?

Raphaële Bertho interrogera la distinction sémantique entre Mission et Survey en s’appuyant sur la Mission photographique de la datar et la New Mexico Photographic Survey, qui sont à peu près contemporaines. Elle le fera à partir de la commande, des ancrages historiques, des relations entre production photographique et textes contemporains. Pour le programme Photopaysage, cette distinction importe beaucoup, dans la mesure ou la notion de survey a une longue histoire dans le champ du planning (regional et landscape). On sait l’influence de Partick Geddes, qui fut l’un de ceux qui forgèrent les méthodes du survey, sur les architectes et les planners, en Grande-Bretagne et aux États-Unis notamment. On sait aussi l’impact de Ian Mac Harg sur la pensée du paysage, dont les méthodes ressortissent également d’une forme de survey.

Aurèle Crasson reviendra sur la notion d’auteur photographe à travers l’œuvre de Bruno Dewaele, notion si essentielle aux missions et surveys que nous venons d’évoquer. Elle analysera, avec les outils de la génétique, la production d’un paysage par la photographie. Ici, le projet de paysage est tout entier contenu dans la production photographique. Dans ces conditions, par quelles voies le projet de paysage de Bruno Dewaele participe-t-il d’une construction culturelle du paysage ? Comment rencontre-t-il l’espace public ?

 

Les nombreuses questions que nous nous posons à l’occasion de cette journée permettront, je l’espère, de mieux comprendre la place de la photographie dans la lecture du paysage, et son interprétation. Pour quels savoirs, savoirs “scientifiques”, savoirs de l’action, et dans quelles conditions l’acte photographique fait-il sens ?

Nous terminerons la journée à 17 h, relativement tôt car ce soir à la Maison européenne de la photographie, Monique Sicard présentera à partir de 17 h 30, le n° 40 de la revue Genesis, “Photographies”, qu’elle a coordonné, en présence de plusieurs auteurs. Nous y sommes cordialement invités. À cette occasion, sera projeté le film Les Argentypes de Jean-Marie Fadier.