Le projet scientifique

Le projet au centre d’une interrogation sur photographie et paysage

Le programme Photopaysage s’intéresse au rôle de la photographie dans les actions sur le paysage. Nous sommes partis du constat que les photographes sont associés aux opérations d’aménagement des paysages, sans que les motivations de leur intervention ne soient toujours clairement explicitées. Nous nous sommes donc donnés comme objectif d’éclairer la compréhension de celles-ci. La transformation des paysages fait appel à des professions multiples et le projet de paysage est un jeu d’acteurs complexe, qui n’est plus mené de manière autonome par un paysagiste. Les pratiques photographiques, quant à elles, sont aujourd’hui très variées. Certains photographes développent une œuvre résolument fictionnelle, tandis que d’autres explorent les territoires et prennent activement part au débat public. A la fois réalité et représentation, le paysage est propice à la rencontre des pratiques professionnelles et artistiques dont les frontières deviennent de plus en plus poreuses. Nous faisons l’hypothèse que l’interaction entre photographes et paysagistes est féconde. Nous voulons comprendre comment le paysage se construit à partir de cette interaction et montrer comment un champ, celui du projet de paysage, déplace l’autre, celui de la photographie, et inversement.
Nous avons cherché à exemplifier différents types de collaborations entre paysagistes et photographes. Suivant les projets, les contextes institutionnels, la place du photographe n’est pas toujours la même. Il est amené à intervenir sur des séquences différentes du projet, dans la phase initiale, au cours du chantier, lors de la réception d’une réalisation. On fait aussi souvent appel à lui pour assurer la promotion du projet. En dépliant la notion de projet en différents temps (contact avec le site, préfiguration d’une transformation, chantier, icône…), il apparaît que la photographie ne joue pas de manière uniforme pendant toute la durée d’un projet.
En outre, les paysagistes et les photographes développent des pratiques de terrain. Sont-elles semblables et se rencontrent-elles ? Là encore, l’observation minutieuse d’études de cas apporte des éléments de réponse.
Enfin, les questions issues de la culture visuelle et photographiques peuvent renouveler les questionnements sur l’usage de la photographie dans les milieux professionnels, notamment dans les agences de paysage. En effet, la photographie y côtoie le dessin et l’image numérique. Les questions de représentation, telle que la valeur fictionnelle ou documentaire d’une image, traversent la diversité des médiums. Le visuel est un outil pour le paysagiste, un outil de formalisation du projet, mais aussi de communication. La photographie tient une place majeure dans les discours visuels qui s’énoncent dans le cadre de conférences, d’expositions ou encore de publications.

Une histoire de l’aménagement du paysage par la photographie

Un autre objectif du programme Photopaysage est d’interroger les contextes historiques et culturels liés aux terrains d’observation contemporains. Les situations d’aujourd’hui s’inscrivent sur une toile de fond où se tissent des liens étroits et complexes entre photographie, aménagement et paysage. En effet, La relation de la photographie avec l’aménagement des territoires, la fabrique de paysages, leur préservation et leur mise en valeur relève d’une histoire longue de plus d’un siècle et demi. Les exemples du XIXè siècle, tels que les missions photo-géographiques commanditées par le gouvernement des Etats-Unis, pour rendre compte des prospections dans l’Ouest américain, la Mission Héliographique en France, première commande publique collective à visée patrimoniale, tout comme les nombreuses commandes qui ont accompagné les entreprises de construction des voies ferrées et des routes, ont contribué à façonner un imaginaire propre à la photographie de paysage. Le paysage apparaît également comme matière à aménager dans les commandes publiques du XXè siècle qui ont voulu témoigner des transformations majeures du territoire national, lors de la reconstruction après la seconde guerre mondiale notamment, ou au moment de la désindustrialisation, à laquelle le nom de la mission photographique de la DATAR en France reste attaché. Emblème d’un nouveau genre de commande, elle fut un déclencheur pour de nombreuses autres initiatives, dont les observatoires photographiques du paysage en France et en Europe.
Les études menées dans le cadre de ce programme sur la rencontre entre une histoire du paysage ordinaire aux Etats Unis et le mouvement photographique des nouvelles topographies, l’approche comparée des missions photographiques, ou encore les enquêtes menées sur les observatoires photographiques du paysage en France ont permis de poser quelques jalons sur un terrain de recherche qui demande à être enrichi d’études à venir.

Plusieurs ensembles d’études stratégiques

Photopaysage a choisi de développer plusieurs ensembles d’études stratégiques, tout en s’attachant à entrer dans la compréhension du processus de production photographique. Ainsi, les photos, mais également les matériaux documentant le processus de l’acte photographique (cartes, schémas, écrits, matériel…) sont collectés.
Un premier ensemble d’études porte sur les photographies du géographe John Brinckerhoff Jackson (1909 – 1996), théoricien du paysage Nord Américain. Ses travaux contribuèrent à instaurer des liens entre photographie, géographie et paysage. Il anticipa, et influença de nombreuses recherches ayant trait aux paysages américains ordinaires. La conférence qui s’est tenue à Albuquerque, dans le cadre de ce programme, a permis d’approfondir la connaissance, des photographies qu’il a prises et qui ont accompagné la partie de sa vie consacrée à l’enseignement et aux conférences. L’étude du fonctionnement du regard de Jackson ouvre sur une meilleure connaissance de l’homme tout comme celle de ses déplacements et de ses trajets peut informer le lien qui se construit avec le territoire, avec ceux qui l’habitent.
Un second ensemble d’études porte sur les paysagistes-photographes. C’est l’occasion d’ interroger la place de l’acte photographique dans la culture professionnelle du paysagisme. Des personnalités de grands voyageurs comme Jacques Simon ou Gilles Clément ont développé non seulement une pratique photographique, mais toute une série d’activités à partir de la photographie, liés à l’édition, l’organisation d’exposition, qui élargissent le domaine de définition du paysagisme. Plus classiquement, dans le cadre de son agence, une autre personnalité comme Bas Smets, fait un usage original de la photographie. C’est à une forme de photographie vernaculaire que nous confronte ces pratiques hybrides de paysagistes-photographes.
Un troisième ensemble porte sur la collaboration entre photographes et paysagistes dans le cadre de projets. La collaboration d’Alain Marguerit et Gérard Dufresne, par exemple, a porté sur plusieurs projets et chaque expérience s’est avérée riche d’enseignement. Ces lectures d’aménagements paysagers réalisées par des photographes entretenant un dialogue étroit avec des paysagistes ne sont pas nécessairement liées à la promotion d’une réalisation : elles peuvent révéler au concepteur un aspect ignoré de son projet, que l’œil neuf et critique du photographe est plus à même de déceler. Enfin, il arrive que certains paysagistes demandent à des photographes de suivre particulièrement le chantier de leur projet pour garder une trace des transformations engendrées. En fonction des modalités de rencontre entre les pratiques photographiques et paysagistes, découlent des effets sur l’évolution du projet dans le temps. Photopaysage, à partir de ce corpus d’images rassemblé autour du projet , vient donc interroger la notion du « donner à voir ».
Le dernier ensemble d’études interroge le travail de photographes dans le cadre d’ Observatoires Photographiques du Paysage, appelés à évoluer au sein d’un projet de gestion à l’échelle territoriale, comme ceux portés par les Parcs Naturels Régionaux par exemple. A partir d’un protocole plus ou moins stricte, l’artiste photographe se charge de témoigner de l’évolution du paysage en reconduisant des campagnes photographiques sur plusieurs années. Ces projets participent de l’émergence d’une nouvelle esthétique du paysage et au développement d’une démarche d’observation photographique. Néanmoins, la fonction d’un observatoire photographique au sein de l’institution aménagiste qui l’accueille est éminemment variable.

Faire de la photographie un objet de débat des mutations territoriales

Enfin, le programme Photopaysage a pour ambition de contribuer à la mise en débat du paysage, et ce site internet est conçu comme un instrument permettant d’instruire les liens entre projet de paysage et projet photographique. Il contribue à permettre la confrontation entre pratiques photographique, projets et acteurs du paysage. Photopaysage s’attache donc à faire de la photographie un objet de débat des mutations territoriales, dans sa globalité.